Caracalla et Héliogabale ou Elagabal

Septime Sévère avait cru fortifier le pouvoir, en faisant, de l’empire républicain d’Auguste, l’empire militaire. Après lui, le pouvoir se trouva davantage encore livré aux intrigues de femmes, qui prirent, du pays d’où elles sortaient, un caractère tout oriental. Ses successeurs y gagnèrent de périr de la main des prétoriens, au lieu de celle des sénateurs ou des chambellans. C’est le spectacle que nous offrent déjà les deux règnes de ses successeurs immédiats, Caracalla et Héliogabale, séparés seulement l’un de l’autre par la tentative d’usurpation du préfet du prétoire Macrin sur la famille sévérienne.
En modifiant l’empire, Septime Sévère ne l’avait pas, soustrait au vice radical qui en faisait une institution toute privée, une usurpation particulière, au lieu d’une institution publique. Il y avait eu seulement pacte nouveau, contrat plus étroit encore, pour l’exploitation en commun de l’Empire, entre une nouvelle famille et les armées de l’Etat. Le même vice porta des conséquences semblables. La monarchie, instituée comme un pouvoir public, ne se partage pas. Entreprise privée, elle peut se transmettre comme un héritage de famille, se partager entre les enfants comme une succession civile. Septime Sévère divisa le pouvoir impérial, comme une for tune gagnée, entre ses deux enfants, Bassien Antonin, l’aîné, surnommé plus tard Caracalla, et Géta, le plus jeune. Les historiens romains se sont ingéniés à trouver dans le caractère différent que montrèrent ces jeunes princes, dès leur plus bas âge, l’origine de leur haine fratricide. Il faut la chercher surtout dans le partage que Septime Sévère fit de l’Empire entre eux. On l’a très bien dit depuis : «Sur le trône, qui a compagnon a maître.» Déjà plusieurs empereurs, par suite du défaut d’institutions politiques, qui était le vice essentiel de l’Empire, s’étaient crus obligés, pour leur plus grande sécurité, de se dé faire de tout parent dans lequel ils pouvaient soupçonner un rival. Associer deux frères sur le trône, c’était condamner l’un au meurtre, l’autre à la mort. Septime Sévère, qui avait imprimé au monde entier une indicible terreur, n’avait pu comprimer l’essor de cette haine de frère. Après lui, Julia Domna, sa veuve, femme éclairée, tendre, ambitieuse, et le préfet du prétoire, Papinien, aussi vertueux que savant, y perdirent tous les deux leurs vertus et leurs sciences.

Caracalla (5 février 211-8 avril 217)

Les obsèques de Septime Sévère à peine terminées et la paix faite avec les Calédoniens, Bassien Antonin (Caracalla) et Géta donnèrent en traversant la Gaule pour retourner å Rome, le spectacle de leurs défiances et de leurs haines. Ils marchaient et campaient à part, ayant chacun leur logement, leurs gardes, leur armée, toujours prêts à s’attaquer ou à se défendre. A Rome, ils se divisèrent le palais impérial, bouchant et barricadant toutes les communications qui eussent pu donner passage de l’un chez l’autre. Le gouvernement allait cependant comme il pouvait. Ils voulurent enfin se partager l’empire. Caracalla en fit la proposition, dans un conseil auquel assistaient sa mère, Julia Domna, et les jurisconsultes les plus célèbres du temps, Papinien, Paul, Ulpien. A l’un l’Europe, à l’autre l’Asie; le sénat et les légions seraient également partagés comme accessoires au principal.
Partager la glorieuse conquête de la république comme un héritage de famille ! Les jurisconsultes qui consacraient alors leurs veilles à constituer l’unité politique et législative de l’Empire, tenaient leurs regards fixés à terre. Plus courageuse, Julia Domna couvrit, dit-on, l’unité de l’Empire du cri éloquent du sentiment maternel : « Vous pouvez », dit-elle, « vous partager la terre, les eaux, vous partagerez-vous le cour de votre mère ? » Ce fut l’arrêt de mort de Géta. L’aîné des fils de Sévère, ne pouvant partager, voulut le tout. Il manda son frère pour se réconcilier avec lui devant leur mère. Des gardes étaient apostés. A la première altercation qui s’éleva entre eux, Bassien Antonin fit un signe, et donna l’exemple lui même, en se précipitant l’épée à la main sur son frère. Julia Domna entoura en vain le malheureux de ses bras; elle fut blessée à la main, et n’eut bientôt plus sur son sein que le cadavre d’un de ses enfants.
Bassien Antonin, encore tout sanglant, se jeta hors de son palais, s’écriant qu’il avait échappé à un grand danger. Il gagna ainsi, au milieu du peuple effrayé, le camp des prétoriens, pénétra dans le temple où l’on déposait les enseignes des légions, et s’y roula à terre avec des cris déchirants. Les soldats accoururent; il répéta qu’il avait failli être tué, mais qu’il était le maître enfin de faire aux soldats qu’il aimait tout le bien possible. Les soldats comprirent; ils eurent honte et horreur d’abord, puis se résignèrent à accepter pour la rançon du sang deux mille cinq cents drachmes par tête. Les économies de Septime Sévère, accumulées dans des temples, servirent à payer la mort d’un de ses enfants. Au sénat, le meurtrier rappela que Romulus, pour fonder Rome, avait dû tuer Remus; parmi les premiers fondateurs de l’empire, Tibère n’avait-il pas tué aussi Agrippa Posthumus, et Néron, Britannicus ? L’assassin, au mépris de l’histoire, accusa enfin Marc-Aurèle d’avoir tué Vérus. Il aurait voulu que le grand jurisconsulte Papinien fît la théorie complète du fratricide, jusque-là seulement pratiqué. «Il est plus aisé de commettre un crime que de le louer; c’est tuer une seconde fois un innocent que de l’accuser,» répondit l’homme de loi, moins complaisant que le philosophe Sénèque. Lui et son fils, alors consuls, payèrent de leur vie ces courageuses paroles. Ce fut le commencement de nombreuses exécutions. Une soeur de Marc Aurèle, vieille et inoffensive, un Pompeianus, petit neveu de celui-ci, et un Pertinax, fils de cet empereur d’un jour, périrent. Le fils de Septime Sévère s’attacha, dit un de ses historiens, à détruire tout rejeton impérial qui pût faire souche; enfin, il poursuivit tous les amis, officiers, serviteurs, qui, de près ou de loin, avaient pu aimer ou soutenir Géta, et il en fit périr, s’il faut en croire un écrivain contemporain, jusqu’à vingt mille.
Comme il arrive souvent aux fils et aux successeurs de souverains remarquables, Bassien Caracalla exagéra tous les défauts de son père, sans avoir ses qualités. Il en fut même parfois comme la parodie. Septime Sévère s’était contenté de négliger et de dépouiller le sénat; Caracalla l’humilia. Il faisait attendre les sénateurs des journées entières dans le vestibule, tandis qu’il festoyait avec ses amis. S’apercevait-il de leur présence, il ne prenait pas même la peine de les saluer. S’il les emmenait avec lui dans ses voyages à travers l’empire, c’était pour se faire préparer par eux des palais improvisés que, la plupart du temps, il n’habitait pas, et dresser des cirques où il ne célébrait pas de courses. Le peuple ne connut de lui que l’augmentation des impôts; il éleva en effet du vingtième au dixième l’impôt mis sur les successions. Il ne fut pas indifférent aux provinces; mais, suivant le mot de Spartien, il y commit beaucoup de choses contre les hommes et contre les droits des villes. Dion Cassius ajoute que, durant son règne, les provinces furent telle ment ruinées et détruites, et le peuple de Rome si affamé, que les citoyens, rassemblés un jour au grand cirque, se prirent à crier à haute voix : «Nous tuons et faisons mourir les vivants, pour avoir l’occupation d’ensevelir les morts.» Sévère aimait à avoir son trésor plein. Caracalla ayant vidé, dès les premiers jours, l’épargne paternelle, disait que personne autre que lui ne devait avoir d’or et d’argent. Pour exécuter sa menace, il donna le premier l’exemple de frapper et de répandre pour les citoyens de la fausse monnaie. Sa mère lui faisait quelques observations au sujet de ces finances mal acquises, et plus mal dépensées : « Tant que j’aurai du fer », dit-il en frappant sur son épée, « je n’aurai faute d’or ou d’argent. » Pour remplacer les accusations publiques et les délateurs, qui dis paraissaient avec les souvenirs de la république et d’un gouvernement où se conservaient encore quelques reste de publicité, Sévère avait inauguré le régime de la police secrète. Caracalla, l’exagérant encore, couvrit l’Empire d’une armée d’espions, de spéculateurs dont la puissance s’éleva au-dessus de celle des magistrats.
L’administration, Caracalla la laissa aux mains de sa mère et des jurisconsultes sévériens. C’est donc à eux qu’il faut faire remonter l’honneur de cette fameuse constitution Antonine, qui fit citoyens romains tous les habitants libres de toutes les provinces. On a remarqué avec raison que les nombreuses concessions du droit de cité, faites par les prédécesseurs de Caracalla, et les progrès de la législation civile qui confondait peu à peu le droit quiritaire avec le droit des gens, avaient déjà singulière ment avancé cette révolution. La différence était déjà fort amoindrie entre l’Italie et les provinces. La constitution Antonine ne fit guère que proclamer un fait accompli. Les anciennes distinctions entre les citoyens, les Latins, les Italiens, les fédérés, les sujets achevèrent de disparaître; il n’y eut plus d’autre distinction que celle des hommes libres ou ingenus, des affranchis et des esclaves; et le titre d’étranger ne s’appliqua plus guère qu’aux non-libres ou aux Barbares. Ajoutons que, le lendemain du jour où la liberté politique achevait de disparaître, le titre de citoyen n’était plus guère conféré qu’à des sujets; et que l’empereur avait encore eu soin de gâter ce bienfait en augmentant l’impôt sur les successions, auquel furent soumis naturellement les nouveaux comme les anciens citoyens. Ce n ‘ est point un nouveau droit, c’est un nouveau vêtement dont Bassien Antonin dota ses sujets. En Gaule, il s’était épris de la caracalle gauloise, sorte de manteau long, à manches et à capuchon. Il l’adopta pour lui-même, l’adapta, en le raccourcissant, à l’usage de la vie militaire, et en distribua un si grand nombre à Rome, qu’il en répandit l’usage dans le peuple. Le nom de Caracalla en est resté à cet empereur, comme à Caïus, successeur de Tibère, celui de Caligula, de la chaussure appelée calige, prise également des Gaulois, déjà en possession du privilège d’in venter et de propager les nouvelles modes.
Septime Sévère, empereur, était resté général, pour commander toujours ferme à ses soldats. Caracalla se fit soldat pour leur plaire. Il ne se contentait pas d’aller à pied, chargé comme eux, dans les marches; il partageait leur pitance. Fallait-il creuser un fossé, élever une chaussée, il était le premier, la pioche ou la truelle à la main. Souvent il mettait le costume et adoptait la blonde chevelure du Germain, dans lequel il voyait le type du soldat. Les soldats ravis l’appelèrent «compagnon;» il le souffrit; mais la discipline n’en alla pas mieux. S’il partagea leurs fatigues, il leur laissa imiter ses vices; et s’il donna parfois l’exemple des rudes travaux, il propagea plus souvent celui du relâchement de la discipline. Il n’y eut bientôt plus de respect dans l’armée pour le prince; les soldats mêlèrent Caracalla à leurs petites querelles comme à leurs jeux et à leurs travaux; et il n’eut bientôt plus d’ autorité, pour imposer sa volonté. Deux soldats se disputaient une outre de vin, devant l’empereur; il leur ordonna d’en faire un égal partage; les deux soldats, aux yeux de l’empereur, coupèrent l’outre en deux et en répandirent le vin à terre. Caracalla ne sut pas retrouver plus tard l’occasion de rétablir son autorité méconnue, comme Clovis au sujet du fameux vase de Soissons; un Barbare lui eût donné des leçons de commandement.
Le fils de Septime Sévère aurait bien voulu aussi donner à son règne le prestige de la gloire. Il tenta d’abord quelques expédition au-delà du Danube, contre les Goths ou Gêtes, ces redoutables Barbares de la Germanie, qui inquiétaient sans cesse cette frontière de l’Empire. Il les battit plusieurs fois; plus souvent battu, il acheta plutôt qu’il n’imposa la paix à ces barbares. L’Orient parut de voir lui offrir des lauriers plus faciles à cueillir. A peine en effet eût-il mis le pied sur cette terre classique de la gloire, qu’il se crut un héros, ou du moins voulut le persuader. Sur les ruines de Troie, près du tombeau d’Achille, il prétendit imiter ce héros homérique. Il ne lui manquait qu’un Patrocle; un sien secrétaire, Feslus, qu’il aimait, mourut à point, empoisonné, dit-on. Il sacrifia sur son tombeau, comme Achille sur celui de Patrocle. Les savants remarquèrent méchamment qu’il ne trouva pas sur sa tête chauve à faire, comme Achille, l’offrande de ses cheveux. Sur les champs de bataillé du Granique et d’Issus, autre fantaisie de gloire. Caracalla crut et voulut être Alexandre. Il écrivit au sénat que l’âme de ce glorieux conquérant, ayant passé trop peu de temps sur la terre, était entrée dans son corps pour achever ses exploits. Il compta Alexandre parmi ses prédécesseurs, l’appelant l’Auguste et l’empereur de l’Orient; les généraux, qui l’approchaient, durent prendre désormais les glorieux noms des compagnons d’Alexandre. Ses soldats furent armés à la macédonienne, avec le casque en cuir, la panoplie, la pique et le bouclier de